Réserver les lumières

Alexandre Baldrei est arrivé avec un discret carton sous le bras. Il s’est excusé de ne pas avoir pu emmener davantage d’œuvres, mais je n’avais rien vu et je désirais voir. Il a ouvert sa pochette et en a tiré de délicats dessins, qui ressemblaient à des cartes de ciels encore inconnus ou à des voûtes célestes dont il faudrait trouver le nom des constellations qui les composent. Il travaille, m’explique-t-il, essentiellement en réserve, formant sur ses papiers des boucles encrées qui font apparaître de légers points clairs. Je lis ailleurs que l’on appelle ce soin qui consiste à éviter gracieusement de noircir son support, « réserver les lumières ».

Mais les lumières ici sont plus du côté des lucioles que des projecteurs : ce sont les scintillements de l’eau sur un lac, quelques zébrures d’un orage au loin, les miroitements troubles du ciel entrevus lorsque l’on atteint la surface après avoir plongé dans la mer.

Alexandre Baldrei a commencé à dessiner après avoir d’abord expérimenté la sculpture : pendant ses études aux Arts décoratifs de Strasbourg, il travaillait le zinc, dont il aimait la possibilité du feuilletage et la relative souplesse. À la suite d’un séjour à Pusan (Corée du Sud) en 2010, il découvre le papier japonais kôzo, à la texture très fibreuse du mûrier dont il est issu. Le matériau, qu’il n’utilise pas immédiatement, est d’abord regardé, contemplé dans toute son autonomie : il est, aux dires de l’artiste, une sorte de peau ou d’organe, à la fois poreux et résistant, durable et instable.

Dès lors, Alexandre Baldrei se concentre – avec une abnégation quasi méditative – sur le dessin, à partir d’un minimum d’éléments : des papiers coréens, thaïlandais ou japonais qu’il teinte lui-même pour obtenir des nuances singulières, des encres acryliques ou à l’eau appliquées le plus souvent au stylo ou à la plume. Et, parfois, pour redoubler l’effet de papillotement qu’il recherche à travers la réserve, un travail de ponçage ou de léger arrachage de fibres pour obtenir des percées.

Bien que son art soit fondé sur une certaine lenteur solitaire et la répétition de gestes, c’est bien l’irrégularité douce de ceux-ci qui font que ses boucles encrées laissent entrer peu à peu les fameuses trouées de lumières. Alexandre Baldrei respecte tant ces actes de délinéation qu’il travaille souvent à l’aveugle : ses dessins sont généralement les envers des papiers. Il dit d’ailleurs volontiers qu’il voit davantage ses œuvres comme relevant du champ tactile ou sonore, que comme une pure visualité. On pourrait presque dire d’Alexandre Baldrei qu’il agit à la manière d’un sonar, balayant le papier, puis le balayant encore et encore dans un rythme régulier parsemé d’interférences. L’épuisement de l’encre comme l’épuisement de la main qui tient l’outil viennent ralentir cette ritournelle qui ne sera jamais mécanique, car chaque geste est pesé.

Je regarde à nouveau quelques images de dessins d’Alexandre Baldrei, et je vois bien que ces derniers frissonnent comme des chairs de poule. Il y a les bords aux barbes volontairement syncopées, les lignes ou les spirales vibrantes qui refusent l’austère rigidité et les affaiblissements de la couleur perçus comme une condition essentielle de leur sensibilité. Réserver les lumières, bien sûr. Puis les offrir, avec prodigalité.

Camille Paulhan

Texte de Germain Viatte

Cher Alexandre Baldrei,

Ce mot pour vous dire combien j’ai été heureux de découvrir vos travaux le 5 février 2019.

Nous nous connaissions seulement pour avoir échangé quelques propos sur nos goûts communs, et notamment sur notre intérêt pour les arts, la littérature et le cinéma japonais. C’est dire qu’il s’agissait vraiment d’une découverte.

Le lieu dont vous disposez n’est pas vaste mais j’ai d’emblée aimé ces œuvres de formats différents, petites ou pouvant couvrir de grandes surfaces et dialoguant entre elles sans artifices.

Éparses sur les murs, elles appartenaient à l’évidence à une même réflexion, à une conception physique et mentale cohérente, faisant corps dans la durée du travail effectué. Cette pratique est d’ordre philosophique.

D’un coup d’œil sur la table on devinait la modestie et la fragilité apparente des matériaux utilisés, des papiers extrêmement fins, de couleurs parentes ou contrastées, inlassablement inscrits de signes répétitifs, découpés, roulés, superposés préparant puis assemblant ce qui s’apparente ainsi à un poème visuel. Les « mots » de ce « texte »  forment un tissu auquel vous donnez des limites précises ou bien ouvertes comme des appels. Ils font archipel et c’est d’ailleurs, je crois, le titre que vous donnez à un ensemble de formes assemblées qui semblent évoquer quelque continent perdu, peuplé de macules hasardeuses, dues, m’avez-vous dit, à des épaisseurs variables de la colle dont vous maîtrisez les effets.

Ils confèrent à celui qui les déchiffre le mystère d’un palimpseste. La géométrie d’autres assemblages, monochromes, est, malgré leurs dimensions modestes, comme la trace d’une archéologie anonyme. Il y a là un cosmos infini, le revers d’un ciel obscur, d’un champ d’étoiles que vous explorez d’ailleurs en le désignant comme le « field » d’un « land art » miniaturisé et d’autant plus spatial …

Et vous m’avez montré le début d’un travail en volume qui s’apparente, avec votre modestie, à la recherche d’un Buckminster Fuller perdu dans les sables…  C’est dire, 
peut-être, que l’on vous souhaite de pouvoir disposer de temps et d’espace pour pouvoir « transformer l’essai », ce qui pour tout artiste, et à n’importe quel âge, devient de temps en temps urgent.

A vous, bien amicalement,
Germain Viatte

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